SIX MOIS ... |
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... EN ENFER |
| N. B.: Auschwitz, en polonais Oswiencim, se trouve à une soixantaine de kilomètres à l’ouest de Cracovie, soit approximativement au centre de l’étoile. |
Ce récit a pour point de départ l'interview recueillie, parmi dix-huit autres, par Monsieur Guillaume VALLET en vue de son mémoire de maîtrise d'histoire au début de 1995, année du cinquantième anniversaire de la libération des camps nazis. Il ne relate que des impressions, des sensations, des sentiments que j'ai éprouvés et qui se sont gravés dans ma mémoire, en fonction de ma sensibilité personnelle, de mes centres d'intérêt, de ma « culture » du moment.
Ces souvenirs me sont revenus à l'esprit par association d'idées au gré des événements, et des émotions et réflexions que ceux-ci ont suscitées.
Ce récit en lui-même, à la différence de certaines remarques qui l'émaillent, n'a aucune portée générale.Il ne raconte qu'une aventure individuelle, ce que mes deux yeux ont vu, mes deux oreilles entendu, les sévices que mon corps et mon esprit ont endurés. C'est, dans un cadre différent, le récit de la bataille de Waterloo par Fabrice del Dongo. Il aurait pu y être tué mais la stratégie de Napoléon et de ses ennemis lui est restée alors étrangère. Il n'a vu que des cavaliers galoper et des obus pleuvoir.
L'évocation des souvenirs des années 1944-1945 a pu parfois susciter quelques observations sur des événements plus récents. Il a paru bon de ne pas se les interdire.
En effet, le demi-siècle qui s'est écoulé depuis, propice à l'action puis à la réflexion, a fait disparaître le corps de l'adolescent mais ni son esprit critique ni sa propension à dire ce qu'il tient pour vrai.
Pierre GOLTMAN
Neuilly-sur-Seine
- Denone (Puy-de-Dôme)
Mars 1995-octobre 1999.
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Néris-les-Bains est une station balnéaire accueillante à 7 kilomètres de Montluçon dans le département de l’Allier. Un climat apaisant, de nombreux hôtels, d’antiques arènes et des thermes romains y rendent la vie agréable. C’est là que j’ai été arrêté le 27 mai 1944.
Le 10 juin 1940, avec ses deux enfants, ma Mère s’était réfugiée chez une sœur de mon Père, Georgette, qui avait épousé René TIXIER, transporteur à Saint-Éloy-les-Mines, dans le Puy-de-Dôme. À cette époque, mon oncle et ma tante tenaient, en plus de leur entreprise de cars, un garage à Néris. Au-dessus du garage, un local meublé de façon rudimentaire, mais très habitable, permettait de nous héberger, ma Mère, mon petit frère Michel, qui devait mourir tragiquement d’un accident de vélo le 4 août 1941, et moi. Mon Père avait été mobilisé le 25 août 1939, deux jours après la signature du pacte germano-soviétique. Lors de la débâcle et de l’exode de juin 1940, il se remettait, dans un sanatorium près de Briançon, d’une tuberculose pulmonaire contractée aux armées. Il ne devait nous rejoindre que plus tard.
J’ai été dénoncé par Marcel Limoges, un Français qui travaillait pour la Gestapo. Le 22 mai 1944, des Résistants avaient attaqué le bureau de tabac tenu par un collaborateur notoire, qui devait être exécuté à la Libération. Cette expédition punitive permettait, par la même occasion, de récupérer du tabac et des cigarettes pour le maquis. Un gendarme (M. Poulain) SM avait pris les maquisards à partie et, à coups de fusil, avait mis hors d’usage leur « traction avant » Citroën. Je les avais croisés en descendant au village pendant qu’ils se repliaient et, à leur demande, leur avais suggéré un itinéraire de repli vers Marcoin. Je connaissais à fond les sentiers alentour, pour les avoir parcourus à pied, seul, puis avec des camarades de classe depuis l’automne 1940.
Cela a dû être rapporté à Marcel Limoges. Cinq jours plus tard alors que bien imprudemment nous étions repassés [1] au garage TIXIER pour prendre quelques affaires, Limoges a fait irruption, revolver au poing, à la tête de la Gestapo. Mon Père a été arrêté en même temps que moi.
Ma Mère était pétrifiée. Elle n’a même pas eu l’idée de fuir. Elle était comme clouée au sol. Par chance, une passante (nous étions bien connus et estimés dans le village) l’a sortie de sa stupeur en lui murmurant : « Mais, malheureuse, qu’est-ce que vous faites là, allez-vous-en ! Vous trouvez que deux, ça ne suffit pas ! ». Comme un automate, elle s’est mise à marcher pour aller se réfugier à l’hôtel Casino chez sa sœur Simone Flésig qui, après l’arrestation de sa fille aînée Monique le 27 mai 1943, nous avait rejoints à Néris avec son mari et ses deux autres filles, Jacqueline et Nicole.
Après un bref interrogatoire, on me fait monter à l’arrière de la voiture sous la garde d’un agent de la Gestapo assis à la place du passager.
Sans doute alertée par ma Mère, ma cousine Nicole, petite fille de onze ans, monte le boulevard des Arènes, passe lentement devant la voiture et me fixe d’un regard noir chargé d’une infinie détresse.
On interroge mon Père dans le garage, dont les doubles portes coulissantes ont été fermées. Tout à coup, je l’entends éclater d’un rire incompréhensible. Il m’expliquera plus tard que le plumeau avec lequel on le battait pendant son interrogatoire s’était cassé sur son dos ; c’est ce qui avait provoqué cette hilarité insolite.
Et moi, dans la voiture, de l’autre côté de la rue, je sens mon couteau dans ma poche et je pense très fort à égorger sans bruit l’homme qui est assis devant moi, comme je l’ai vu faire tout récemment pour un chevreau. Je savais conduire. Je n’avais pas encore dix-sept ans, mais mon Père avait commencé à m’apprendre à conduire dès l’âge de dix ans. Après avoir tué mon gardien, j’aurais pu laisser la « traction avant » descendre la pente du boulevard des Arènes, sans mettre le moteur en marche. J’avais tout le plan dans la tête. Pourquoi ne l’ai-je pas fait ? Je le regrette encore... enfin d’un certain point de vue. De nombreuses explications sont possibles ; peut-être n’ai-je pas eu le courage de le faire ? Peut-être ai-je pensé aux répercussions pour mon Père resté entre leurs mains ? Le second motif serait plus gratifiant...
Celui qui agit ne peut prévoir les ultimes conséquences de ses actes. Il avance dans les ténèbres de l’avenir. Ce n’est qu’après coup qu’on peut apprécier son action. Il faut donc le juger avec prudence. J’admire la tranquille assurance des historiens qui connaissent, eux, la suite des événements, et ont beau jeu de dire deux mille ans après les faits : « Hannibal commit alors l’erreur inexcusable de traverser les Alpes avec ses éléphants à tel endroit au lieu de... ». Hannibal, lui, ne connaissait pas la suite de l’histoire. Moi non plus, ce 27 mai 1944.
Pour moi, avant l’irruption de la Gestapo, c’était une journée ordinaire, mais qui précédait de quatre jours le début des épreuves du premier bac, date très importante pour un « bon élève ». J’aurais dû, sans ces événements, passer le concours général dans deux des trois disciplines classiques, français, latin, grec. Je n’ai pas pu concourir car l’intensification des exactions de la Milice nous avait obligés à nous cacher à l’extérieur du village et je n’allais plus au Lycée.
De Néris, nous avons été conduits à Montluçon et emprisonnés dans les locaux disciplinaires des Casernes. Chacun disposait d’une cellule exiguë. Face à la mienne, un simple soldat attendait la fin de sa punition. Il s’était disputé avec un officier et l’avait frappé. Il m’a proposé des cigarettes en me demandant si j’étais un Terrorist. Pleins d’un naïf espoir, mon Père et moi pensions nous évader. En mauvais argot pour dérouter l’ennemi, je lui dis : « Pour les flûtes, on verra dans le dur », ce qui, chacun l’aura compris, signifie « pour nous enfuir, nous aviserons dans le train ».
Un jour ou deux, j’ai partagé ma cellule avec un Bordelais. Il était passionné de gymnastique et m’a appris à faire les pieds au mur et à monter en équilibre sur les mains. Je me voyais donc un avenir...
Le 31 mai, précisément à l’heure où commençaient les épreuves du bac, nous avons parcouru le boulevard de Courtais à Montluçon, dans un car qui nous emmenait à Moulins. Comment décrire les sentiments qui m’agitaient alors en pensant à mes camarades demeurés libres, les uns réjouis, les autres déconcertés en découvrant les sujets.
Nous avons été internés tous les deux à la prison de la MAL COIFFÉE. Plus de cent marches à monter. Une immense pièce qui devait contenir quarante ou cinquante personnes. Par les fenêtres creusées dans des murs médiévaux épais de plus d’un mètre, on ne voyait que le ciel. Nous avons passé là 48 heures environ. Dans cette pièce, les hasards de la répression avaient rassemblé un gendarme en uniforme, un curé en soutane, des civils ordinaires, toute une population hétéroclite. Des Résistants aussi, à qui nous avons parlé de Marcel Limoges. Ils le connaissaient bien et nous ont raconté qu’en route pour une mission précise, ils l’avaient croisé, l’un d’eux disant : « Voilà Marcel Limoges ; on le descend ? — Non, répondit l’autre, ce n’est pas notre mission, notre mission aujourd’hui c’est ceci ; ce n’est pas d’abattre Limoges ». S’ils l’avaient tué alors, l’avenir aurait été tout autre...
Après deux jours passés à Moulins, nous avons été transférés à Paris par le train, dans des wagons de voyageurs. Pendant le voyage, les détenus considérés comme juifs avaient les mains libres, alors que nos gardiens avaient passé les menottes aux autres, arrêtés comme Résistants. Quel mépris et quelle humiliation ! Nous sommes arrivés à Drancy le 2 juin 1944, après avoir longtemps piétiné dans une gare parisienne, vraisemblablement, la gare d’Austerlitz. Les passants, indifférents, contournaient notre groupe, courant à leur travail, à leurs affaires de cœur ou d’argent.
La vie à Drancy apparaîtra bien supportable, comparée à ce qui nous attend plus tard. Nous sommes gardés par des gendarmes français. Des détenus juifs, les MS, porteurs de brassards, assurent la police dans le camp. Pour l’essentiel, le ravitaillement est livré par des camions de la préfecture de la Seine marqués du sigle T.A.M., que l’on voit toujours aujourd’hui, à la fin du XXe siècle, sur les camions de la préfecture de Paris. Continuité du service public !
Pour ma faim d’adolescent, la nourriture est très insuffisante. Mais des personnes plus âgées me font volontiers profiter de leurs rations, trop abondantes pour leur appétit. À chaque repas, j’entreprends une sorte de tournée du rabiot sous les arcades. Le travail est très léger. Je faisais partie de la corvée Béart qui disposait d’un local au fond de la cour à gauche. Notre tâche consistait surtout à balayer. Rien de bien pénible ! Pendant les pauses, certains chantaient d’horribles mais instructives chansons de carabins.
Il est arrivé que le chef du camp, Aloïs BRUNNER à cette époque, se distraie en faisant exploser quelques grenades sur la pelouse centrale. Ces tirs provoquaient des paniques, mais je n’ai pas vu de blessés. Aloïs BRUNNER est un criminel de guerre qui a opéré en Autriche, en Allemagne, en Macédoine, en Slovaquie SM. Selon le mandat d’arrêt lancé contre lui par la justice allemande, il aurait participé à l’assassinat de 124 000 juifs. Réfugié en Syrie dans les années 50, il est toujours le protégé du dictateur Hafez Al Assad, lui-même ami de l’U.R.S.S., puis de la Russie, invité à Paris en visite officielle les 16 et 17 juillet 1998 par le Président Jacques Chirac et le Premier Ministre Lionel Jospin [2], la veille de la commémoration de la rafle du Vél’ d’hiv. en 1942.
Rappelons que le Président Mitterrand a tout fait pour retarder l’ouverture du procès de son ami René Bousquet, chef de la Police de Vichy et supérieur hiérarchique de Maurice Papon, et que la France n’a jamais demandé à l’Espagne, où il s’était réfugié, l’extradition de Louis Darquier de Pellepoix, commissaire général aux questions juives de Vichy et principal organisateur, avec Bousquet, des persécutions antisémites. Mais revenons aux événements qui m’emportaient en ce mois de juin 1944.
Les Alliés ont débarqué en Normandie le 6 juin 1944 et j’ai pensé que si nos épreuves devaient s’arrêter là, cette aventure, jusqu’alors supportable, était une expérience intéressante. Naïvement, je voyais la Libération toute proche alors qu’elle était encore fort lointaine et que bien des péripéties, des souffrances et des morts nous en séparaient. Nous avons pu écrire à la famille quelques lettres, dont j’avais totalement oublié l’existence mais ma Mère les avaient précieusement conservées et je les ai retrouvées en 1995, peu après son décès.
Le 30 juin, nous avons été déportés. Quelques jours plus tôt, un drame familial déchaîne une compassion unanime. Une jeune fille dont la gentillesse troublait ma timidité d’adolescent (retenue bien déplacée si nous avions connu l’avenir), avait été arrêtée par erreur avec ses parents, qui n’étaient pas juifs. Ils n’ont pu, malgré toutes leurs démarches, éviter la déportation. Nous étions tous pleins de pitié pour les victimes de cette tragique méprise et leur sort injuste. Comme s’il était juste que les juifs soient, eux, déportés...
Pour préparer le convoi, les détenus sont regroupés. Avec mon Père, nous couchions depuis notre arrivée dans une chambrée appelée 18/4, c’est-à-dire escalier n° 18, 4ème étage. Pour la constitution des wagons de déportation, nous nous retrouvons au 1/4, c’est-à-dire escalier n° 1, 4e étage. C’est un wagon d’hommes seuls. De Drancy à Bobigny, nous sommes soixante dans des autobus de la T.C.R.P., devenue aujourd’hui la R.A.T.P., conduits par leurs chauffeurs habituels, de braves gens sans aucun doute, qui participent en toute tranquillité à notre extermination.
Serait-il légitime de leur reprocher de n’avoir pas pris, pour nous aider, des risques que nous-mêmes avons refusé d’assumer ? Peut-on exiger d’autrui plus que de soi-même ? La question dépasse largement ces modestes travailleurs.
Sur la plate-forme, deux gendarmes bavardent...
Nous sommes soixante !
Contrairement à ce que j’avais entendu dire, nos wagons ne sont pas plombés. Le plombage frappe l’imagination. C’est une formulation obligatoire dans tout écrit ou discours « correct » sur la déportation. Qu’on veuille bien y réfléchir. Quelle différence y a-t-il entre un wagon plombé et un wagon non plombé, mais fermé et gardé par des SS. L’absence de plombage aurait-elle permis aux gentils SS de manifester leur bienveillance, voire leur amour ardent envers les juifs. C’est de l’ironie, cela va sans dire, mais il est prudent de le préciser...
Plombé ou non, quand le wagon est fermé, c’est le même entassement. Sur les wagons, l’inscription traditionnelle : « Hommes : 40 ; chevaux en long : 8 ». Nous sommes soixante...
Le convoi porte le numéro 76 SM.
Cinq jours de voyage du 30 juin au 4 juillet en plein été. Un bel été ensoleillé et chaud pour en jouir en liberté. Un vrai temps de vacances. Pour nous, l’atmosphère est étouffante, l’eau s’épuise vite. Des cris fusent d’un peu partout : Wasser ! Wasser ! On réclame de l’eau. Nous en aurons un peu avant de franchir la frontière française. Nous sommes trop nombreux pour rester tous allongés en même temps sur la paille qui jonche le sol du wagon. C’est à tour de rôle : ceux qui ne sont pas étendus restent debout ou assis recroquevillés. Jamais, je n’ai vu transpirer autant. Un gobelet tenu sous le menton se remplit en quelques minutes.
De nombreux outils et instruments, sans doute cachés sous la paille par des cheminots résistants, permettraient une tentative d’évasion. En réalité, ils ne provoquent que la tentation de s’enfuir et un débat pénible. Une grave question se pose, en effet. Devons-nous prendre le risque de nous faire tuer en tentant de fuir ? Les avis sont très partagés. Âpres discussions, longues hésitations dont j’ai oublié le détail. En définitive, nous ne ferons rien car même si nous l’avons entendu dire, même si notre intelligence le sait, nos nerfs, nos muscles, nos tripes, ne peuvent pas croire [3] ce qui nous attend à Pitchépoï. C’est l’effet meurtrier de l’espoir : si nous avions été intimement convaincus, si nous avions su de manière certaine que seuls quelques-uns d’entre nous reviendraient et que, par conséquent, nous n’avions pratiquement rien à perdre à tenter l’évasion, aucun doute n’aurait pu occulter la nécessité de le faire. Pour moi, bien sûr, ce calcul purement statistique aurait été catastrophique, puisque, par chance, j’ai fait partie des 3 % qui ont survécu. Dans d’autres wagons, il y eut quelques tentatives de fuite. Les Allemands ont rattrapé les fugitifs, les ont fait courir tout nus le long du train et les ont tirés comme des lapins SM. Que sont-ils devenus, ont-ils été atteints, certains ont-ils survécu ? Je l’ignore.
Ces tentatives d’évasion ont permis aux Allemands d’inventer une brimade diabolique et dérisoire : la fouille. On peut ici mesurer l’extraordinaire futilité de l’espèce humaine même dans les situations les plus tragiques... Les Allemands recherchent des outils et tout ce qui peut servir à s’enfuir... Tout le monde est fouillé. Nous devons nous déshabiller. On nous fait permuter : ceux qui sont à l’avant du wagon doivent aller en queue et réciproquement. Mais les vêtements restent sur place. De cette façon, nous passons une bonne partie du voyage à rechercher nos affaires. Ce qui, quand on connaît la suite des événements, est le comble de l’absurde : à l’arrivée tous nos effets seront confisqués et nous n’entrerons au camp qu’avec une ceinture et nos chaussures si elles sont en cuir. Mais nous sommes dans l’impossibilité d’admettre la réalité de l’extermination et, à ce moment-là, retrouver ses vêtements semble primordial.
Les conditions d’hygiène pendant le voyage sont catastrophiques. Au milieu du wagon trônent des tinettes trop rarement vidées pour soixante personnes et sous un soleil ardent. Ma timidité naturelle faisait que je ne pouvais libérer ma vessie que la nuit, dans l’obscurité. Détail trivial, certes, mais les actes élémentaires de la vie revêtent, dans les circonstances extrêmes, une extrême importance. La promiscuité, l’entassement, la chaleur, la soif ne m’empêchent pas de remarquer par la lucarne du wagon quadrillée de barbelés, d’agréables paysages de forêts, de rivières et de lacs. Si, par chance, j’aperçois un panneau indicateur, je m’efforce de retenir le nom de la localité pour de futures vacances...
Arrivée au camp le 4 juillet, dans un grand concert de cris (raus, schnell, etc.), de coups de pied et de coups de crosse. Comme à l’accoutumée, nos gardiens sont pressés. Il faut vite descendre sur le quai et abandonner nos paquets et valises dans le train. Il y a de cela 55 ans, mais je crois me souvenir que nous sommes descendus par la gauche [4] et, après le tri, avons été dirigés encore vers la gauche, vers le camp de travail. En descendant du wagon, j’entends parler français et je demande : « Comment c’est ici ? » — « Mon vieux, t’aurais mieux fait de rester chez toi. » Sous l’accent de Belleville perçait une rude franchise. Mais l’avenir allait montrer à quel point ce garçon s’était voulu rassurant. Dans son pyjama, il paraît bien nourri, presque élégant. J’apprendrai par la suite que c’est un privilégié : il travaille au Canada, kommando chargé de l’accueil des convois sur la rampe. Cette « situation » lui permet de s’approprier une partie des vivres, valeurs et bagages apportés naïvement par les nouveaux arrivants.
Nous étions donc à BIRKENAU... nom vaguement connu et redouté, dont certains d’entre nous avaient entendu parler mais sans jamais croire tout à fait, tant c’était inconcevable, aux horreurs qui, disait-on, s’y passaient. Nous défilons, alignés sur un rang devant un « médecin » SS. Tous les arrivants qui paraissent difformes, infirmes ou âgés de moins de 15 ans et de plus de 50 sont séparés des autres déportés. Je devais apprendre plus tard qu’ils avaient immédiatement été dirigés vers les chambres à gaz et le crématoire.
Les hommes jeunes et valides vont au camp de travail. Ils ne mourront pas tout de suite mais, pour la plupart, ce n’est qu’un sursis. J’ai la chance d’entrer avec mon Père au camp de travail. Nous suivons une allée bordée de barbelés. Sur le seuil des baraques, derrière les barbelés, des détenus nous incitent à leur jeter nos objets précieux par-dessus la clôture. Peu d’entre nous le font, de crainte d’une supercherie. Nous ne savons pas encore que nous serons complètement dépouillés par les SS un peu plus tard et qu’au camp, nous entrerons nus.
Après la sélection, ce sont des détenus portant l’uniforme rayé bleu et blanc, bien connu aujourd’hui, qui nous prennent en charge. Nous ne reverrons des gardes armés que pendant la marche de Birkenau à Monowitz, puis en sentinelle dans les miradors autour du camp et sur les chantiers extérieurs.
Nous restons longtemps debout en plein soleil, puis des déportés en tenues rayées impeccables, élégamment coupées nous font entrer dans une grande salle. Il faut se déshabiller complètement. Certains, qui avaient une montre, la cassent en la cognant sur leur genou ou sur le sol afin qu’elle ne profite pas aux Allemands. On nous prend toutes nos affaires, sauf les chaussures de cuir et la ceinture. À cette époque, j’étais passionné de natation et ne perdais jamais une occasion de me baigner. De toutes mes affaires, c’est mon slip de bain que j’ai abandonné avec le plus de regret. Et aussi mon premier pantalon long, donné par la Croix-Rouge à Drancy. En fait, nous avons transporté au profit des Nazis tout ce que cette organisation nous a procuré.
D’autres détenus nous tondent avant de nous badigeonner de Scabiol partout où ont poussé des cheveux ou des poils. On nous donne des vêtements. Ce ne sont pas des vêtements de bagnards. Ce sont des vêtements « civils » avec, au milieu du dos, une grande croix à la peinture ou bien une fenêtre en tissu rayé pour mieux nous distinguer.
Le soir tombe. Nous partons à pied pour ailleurs. Dans la vie concentrationnaire, on ne connaît jamais sa destination. On part en transport, c’est tout. Faut-il chercher à y échapper ? On ne le sait qu’à l’arrivée. Toujours trop tard, évidemment ! Cette marche paraît interminable. Nous sommes épuisés. On ne peut que marcher les yeux fixés sur les pieds de celui qui précède et ne penser qu’à marcher, marcher, marcher encore...
Depuis l’arrivée du train à Birkenau, ce matin, il y a maintenant dix à quinze heures, nous n’avons rien bu, rien mangé. Dans les wagons, nous avions des vivres grâce aux colis de la Croix-Rouge, distribués avant le départ. Nos provisions étaient même trop abondantes pour notre appétit, dans l’espace confiné du wagon. Mais il a bien fallu les y laisser. La faim et la soif troublent l’imagination. Nous traversons le bourg d’Auschwitz, où les habitants nous regardent passer avec une indifférence plutôt hostile. C’est en pleine nuit que nous arrivons enfin à Monowitz, à une dizaine de kilomètres de Birkenau.
Là, nouvelle attente dans une grande cour. Des bruits métalliques, comme le choc de fourchettes sur des gamelles résonnent d’une baraque proche et je dis à mon Père : « Ils vont sûrement nous donner à manger maintenant ». Erreur ! Ce sont des portemanteaux pour suspendre nos affaires car une nouvelle douche nous attend pendant que les guenilles reçues à BIRKENAU seront désinfectées. Nous les abandonnons à regret. Ce ne sont pas vraiment nos affaires, mais elles sont devenues nôtres pour les avoir déjà portées. Nous y tenons comme des enfants effrayés étreignent leur ours, à cause du besoin, dans notre détresse, de pouvoir se raccrocher à quelque chose, dans cet univers étrange et menaçant, dont nous ignorons les règles. Dans ce monde inconnu et hostile, nous quittons ces hardes avec tristesse car elles nous sont déjà familières.
Nous entrons dans les douches... Longues secondes d’attente où toutes les pensées se mêlent dans la lutte entre espoir et terreur, résignation et refus de croire. De croire la fin toute proche...
Quel soulagement quand l’eau commence enfin à couler, lavant l’angoisse confuse, intense mais dissimulée, surtout à soi-même, qui nous habitait avant les premières gouttes. Je ne pense pas qu’il s’agisse de souvenirs « reconstruits » comme souvent certaines réminiscences de l’enfance tant racontées par les parents qu’on se les est appropriées. C’est de l’eau qui coule et nous ressortons de l’autre côté, prenant au hasard dans l’autoclave les vêtements qui se présentent.
Nous n’avons toujours pas mangé.
Nous sommes conduits sous une immense tente où nous nous infiltrons tant bien que mal à huit dans des châlits trop étroits dont on avait sorti les précédents occupants pour nous « accueillir ». C’est le lendemain que commence le dressage, le conditionnement. Le chef du Zelt 1, de la tente n°1, nous explique que nous arrivons maintenant dans un « sanatorium », c’est le terme employé, nous arrivons dans un sanatorium car, dans le passé, les conditions étaient beaucoup plus dures, dit-il... Il doit, néanmoins, faire un exemple dans l’intérêt de l’hygiène et de la discipline. Il accuse deux jumeaux, les frères ARDITTI, d’avoir uriné dans la tente. Ils sont battus en public avec un Gummi [5], copieusement mais pas à mort, pas blessés, bien battus simplement. Avec tact et mesure, pourrait dire Hippocrate. D’autres, à qui l’on reproche je ne sais quelle faute doivent se déshabiller. Ce sont des hommes déjà âgés par rapport à mes 17 ans. Je suis frappé d’en voir certains dont la peau du ventre pend et descend presque à mi-cuisse. Spectacle étrange pour un adolescent qui découvre ainsi la détresse du monde.
Pendant la quarantaine, on s’efforce de nous inculquer, au milieu des vociférations et des coups, les connaissances nécessaires au Häftling, bagnard de base. Après un certain temps, curieusement, on s’adapte à cette ambiance, au point de ne plus la remarquer tant que le ton et la violence des coups ne dépassent pas le niveau d’intensité habituel. Nous apprenons à défiler et à saluer au garde à vous. À défaut de fusil, nous manœuvrons avec le béret. Au commandement, nous portons la main droite à la coiffure ; Mützen ab ! : garde à vous, béret à la main ; – Mützen auf ! : nous nous recoiffons.
Après cette « formation», nous quittons la tente n°1, destinée comme la seconde tente, sa voisine, à disparaître avant l’hiver. Il faut maintenant déclarer une profession. Nous savons qu’à défaut d’être médecin ou musicien, mieux vaut se présenter avec une profession manuelle comme tailleur ou mécanicien que comme étudiant. Mon Père avait fait partie de la Croisière noire, comme mécanicien chez Citroën. Il se déclare comme tel et moi comme apprenti mécanicien. Cela ne nous a pas aidés. Nous sommes affectés à un kommando de terrassement. Ce fut aussi le cas de bien des médecins ou musiciens qui, faute de places disponibles, n’ont pu se faire affecter qui au KB [6], qui à l’orchestre.
Ensuite, vient la cérémonie du tatouage, symbole redoutable qui abolit la personnalité et le nom, transforme l’individu en matricule et le marque de façon quasi indélébile pour une fin programmée. Je m’appelle désormais « ein hundert sechsundsechzig fünfundsechzig ou sechzehn sechs hundert fünfundsechzig ». J’apprends très vite cet allemand-là.
C’est une question de survie.
Je n’ai jamais eu la tentation de faire effacer ce tatouage, trace de mon passage au camp. Le tatouage, c’est une décoration reçue sans la solliciter. En été, il provoque des regards ou des conversations propices à la transmission de cette expérience. Physiquement, le tatouage, si en vogue aujourd’hui, est très supportable, bien loin des souffrances imaginaires décrites complaisamment à propos du procès Papon par mon camarade de déportation, militant de la Mémoire, le rabbin Stourdzé.
Le tatouage se pratique à l’aide d’un stylet qui ressemble à la plume de verre torsadée que j’employais à l’école mais la pointe est plus longue et plus effilée. Sur le moment, il provoque une légère enflure locale. Certains tatoueurs sont des artistes, d’autres défigurent tout l’avant-bras. En file indienne, nous passons par ordre alphabétique devant le tatoueur, assisté d’un secrétaire qui enregistre notre transformation en simples numéros matricules [7]. Je crois, pour ma part, que l’abolition de notre identité est beaucoup plus tragique et recèle une portée symbolique et morale sans commune mesure avec une passagère douleur physique des plus bénignes [8]. Bien entendu, mon Père est passé le premier. Il avait le numéro A 16664 et moi le numéro A 16665.
Nous sommes affectés au kommando 75 et logerons quelques jours au bloc 32, puis au bloc 10, qui abrite ce kommando. C’est le début du travail et d’épreuves beaucoup plus graves. De la façon dont nous y ferons face dépendra notre survie...
Le kommando 75 est un kommando de terrassement, à l’extérieur de l’usine de Buna. Il fait très chaud et nous travaillons dur sous le soleil de l’été continental polonais. Nous creusons une tranchée dont la terre doit être évacuée dans des wagonnets, qui paraissent de plus en plus hauts au fur et à mesure que l’ouvrage progresse. Il faut travailler très vite, sous peine d’être frappé. Je commence à avoir des ampoules aux mains. Un lycéen n’a pas tellement l’habitude de tenir le manche d’une pelle. Malgré les ampoules, il faut continuer. Ce n’est pas suffisant pour cesser de travailler. Les ampoules crèvent, mais il faut travailler quand même. Des cals se formeront plus tard, sur les plaies séchées.
Quand le kapo est là, nous redoublons d’ardeur car cette brute « montre l’exemple » : il saisit une pelle et charge les wagonnets à toute vitesse. Il ne le fait que pendant quelques instants. Mais nous, nous devons manier la pelle toute la journée, une longue journée de travail. Nous n’avons pas de montre et il est difficile de préciser les horaires. Simplement la journée paraît interminable, surtout en été.
La pause pour le déjeuner est très courte, trop courte. La soupe [9], dite soupe de Buna, est très claire : trois quarts de litre d’eau chaude avec quelques légumes qui flottent à la surface. Pendant cette pause, dès la soupe avalée, bue serait plus exact, je me couche à même le sol, comme de nombreux camarades, pour essayer de me reposer, de récupérer un peu, de bénéficier au maximum de ce répit. Mais, trop vite, retentit la voix du kapo ou de ses aides. Il faut se lever, reprendre la pelle et travailler à un rythme accéléré sous le soleil au zénith. Le soir, nous rentrons au camp épuisés.
Le travail de terrassement, loin à l’extérieur de la Buna, et la cruauté du Kapo et de ses aides font du kommando 75 un kommando tueur. Les kommandos où l’on tire d’énormes câbles, kommandos que par chance je n’ai pas connus, causent les mêmes dégâts, surtout pour celui qui a le malheur d’être grand entre deux camarades plus petits : il supporte l’essentiel du fardeau. En revanche, je n’ai pu oublier le déchargement des wagons de briques en hiver, sans lunettes, sans gants, les mains collées par le froid à ces blocs d’argile lourds, rugueux, aux arêtes tranchantes. Ni les retours, le soir, exténué, avec parfois, en plus de la fatigue du jour, le poids des briques à rapporter au camp.
Le travail n’est qu’une partie de « la vie au camp » : lever tôt, appel parfois interminable sous le soleil ou dans le froid, puis formation des kommandos pour partir à l’usine ou sur des chantiers extérieurs. Au retour, appel du soir. Les appels peuvent durer de longues heures quand les SS ne retrouvent pas leur compte de bagnards. Souvent, c’est un Häftling qui s’est attardé ou caché. L’appel dure jusqu’à ce qu’on l’ait retrouvé et battu copieusement, peut-être à notre honteuse satisfaction, car c’est lui, le responsable immédiat de notre pénible attente. Au début, je souffrais avec ce malheureux. Les pluies de l’automne et le froid de l’hiver affaibliront ma compassion...
Plusieurs fois par semaine, nous allons à la douche. Douche souvent sans savon, toujours sans serviette. C’est l’occasion de se faire voler ses effets ou de les voir échangés contre d’autres encore plus détériorés. En hiver, la douche tue. L’hygiène peut être meurtrière. Même si cette conséquence n’a pas été voulue et calculée, elle est inéluctable car nous sortons mouillés de la douche chaude et devons courir dans la neige jusqu’au bloc pour nous rhabiller. Les blocs, eux, sont chauffés normalement avec la vapeur venant de l’usine.
« La vie au camp » est aussi ponctuée par les contrôles de pieds et de poux, et les sélections. Les contrôles de poux ont lieu certains soirs après le travail. Pantalon bas, nous nous présentons devant une commission » composée de médecins détenus et de proéminents du bloc. On recherche toutes les espèces de poux ; le col de la chemise est soigneusement contrôlé ainsi que tous les endroits où un parasite pourrait se cacher. La propreté des oreilles est aussi vérifiée. Dans une colonie de vacances, ce souci méticuleux de l’hygiène serait exemplaire. Mais, ici, la découverte d’un pou peut provoquer la mort. Je dois dire que, pendant mon séjour à Monowitz, je n’ai vu ni pou, ni punaise.
Beaucoup plus angoissantes étaient les sélections, dites contrôles de musulmans, terme dont j’ignore l’origine et qui n’a aucune signification religieuse. Périodiquement, nous sommes conduits dans une pièce vide d’un bloc sans doute destiné à ce tri mortel. Complètement nus, nous attendons de défiler devant le SS chargé de choisir ceux qui vont mourir. Comment décrire la crainte qui nous hante, mais aussi la résignation quand, montrant nos fesses à un voisin, nous lui demandons si ce qui, dans la région du coccyx, nous reste de la boule de graisse fatidique conduira le SS à nous épargner pour cette fois [10]. L’excellent film d’Alain Resnais, Nuit et brouillard, montre des monceaux de cadavres décharnés. Ils sont morts, immobiles. Ils ont cessé de souffrir. La seule différence entre eux et nous, c’est que nous, nous bougeons et pouvons encore nous interroger sur notre avenir et éprouver la pire des angoisses en tentant d’imaginer le sort qui nous attend. À chaque défilé, j’ai été dirigé du bon côté. Sans doute n’avais-je pas entièrement perdu la boule !
Seul, à mon avis, l’art peut transmettre efficacement le souvenir du génocide. La transposition artistique parle plus qu’un plat récit comme celui-ci [11]. La fiction doit, cependant, être adaptée à son public. La liste de Schindler, si critiquée par les experts autoproclamés, a été vue par des millions de spectateurs, alors qu’une merveilleuse mais lourde machine, œuvre définitive et, d’après son trop modeste réalisateur, insurpassable, Shoah, ne peut toucher que les initiés, convaincre les convaincus. Qui d’autre, en effet, supporterait, sans être d’avance concerné et informé sur la déportation, une projection longue comme quatre à cinq films ordinaires ? Délectation morose entre initiés mais effet de diffusion très limité. Est-ce ainsi qu’on espère perpétuer le souvenir hors du cercle des spécialistes et des professionnels de la mémoire ?
Quelques jours après mes débuts au kommando 75, une gingivite se déclare. Puis des œdèmes importants apparaissent aux jambes. Le matin, au lever, le liquide descend vers les chevilles et provoque de pénibles douleurs. Je suis encore assez « normal » à ce moment-là pour souffrir de ces maux bien bénins, comparés à ceux qui m’attendent. Mes chaussures « civiles » s’usent rapidement et on me donne des galoches à semelles de bois. Pour chaussettes, des chiffons appelés chaussettes russes. Le soir, les pieds blessés, on enlève ces chiffons en arrachant les croûtes qui y sont collées. Il faut les remettre le lendemain matin, sans pouvoir les laver ni les faire sécher. Et pourtant, nous savons qu’ici, les pieds, c’est la vie.
Quand on ne peut plus marcher, c’est le crématoire. Marche ou brûle. Mes chevilles et mes talons portent encore, plus de cinquante ans après, les cicatrices de ces croûtes arrachées. J’ai reçu un coup de pelle au genou gauche. La cicatrice est toujours visible car les blessures guérissaient très mal. Elles suppuraient pendant des semaines et des semaines. Des suppurations au coude, qui ne guérissaient pas davantage, ont laissé des traces encore bien visibles aujourd’hui.
J’ai eu la chance de bénéficier de circonstances qui ont contribué à ma survie. Très vite, dès la mi-juillet, je suis allé au KB avec l’intention de tirer au flanc. À ma grande surprise, le thermomètre sous l’aisselle indique plus de 39° de fièvre. Et je n’ai pas encore appris à tricher ! On diagnostique une diphtérie. Je suis admis le soir même parce qu’une maladie infectieuse pouvait déchaîner une épidémie, ce que nos geôliers craignent comme la peste ! J’entre donc immédiatement au KB au lieu de devoir, suivant la règle, revenir le lendemain matin pour confirmation. J’y resterai assez longtemps, quinze jours, trois semaines au moins, avec le docteur SAMUELITIS, médecin grec déporté.
Mon Père venait me voir tous les soirs après le travail. Il avait dépéri d’une façon incroyable en quelques semaines. Ses joues s’étaient creusées. Il avait vieilli et paraissait épuisé. Je vois encore son visage émacié, la peau tendue sur le vide des os, préfigurant le squelette. Il n’avait que 47 ans. Il me semblait âgé alors. Aujourd’hui, j’ai plus de vingt-cinq ans de plus que lui.
Je cherchais à le convaincre de moins travailler. Mais dans sa génération, on avait le goût du travail et du travail bien fait. Ce qui est bel et bon, à condition que cet effort ait un sens. Mon Père avait la réputation d’être ein guter Arbeiter, un bon travailleur. Il en était fier alors qu’il maigrissait à vue d’œil. Il est resté trop longtemps au kommando 75 avant d’être affecté à un kommando beaucoup plus léger où il a pu avoir un peu plus de nourriture [12]. Il était trop tard et cette nourriture plus abondante ne l’a pas sauvé. C’était, me disait-il, comme quelques cuillerées de soupe versées dans un tonneau vide. Effectivement le 14 octobre 1944, la sélection, la dernière, ai-je appris par la suite, lui a été fatale. Il a été gazé et brûlé sans doute ce jour-là. Le soir au bloc des jeunes, on a distribué la ration de pain des musulmans qui, partis en transport pour la cheminée du crématoire, n’en avaient plus besoin. On imagine ce que j’ai ressenti à la vue de ce pain-là.
Le KB n’était pas le paradis, mais c’était un paradis relatif, avec des gens, des médecins d’une grande qualité humaine, SAMUELITIS, WAITZ, QUENCA. Ma diphtérie a guéri spontanément faute de médicaments. J’ai été nommé Stubendienst, garçon de salle. Je balayais les chambres et le couloir, distribuais les gamelles de soupe et rendais de menus services. Grâce à ce travail, j’avais droit à une ration supplémentaire. C’est au début du mois d’août que le docteur SAMUELITIS m’a dit : « les Russes ne sont pas très loin et il vaudrait mieux que tu ne sois pas au KB quand ils arriveront. Le KB, c’est plus dangereux que le camp ».
Je suis donc sorti de ce petit paradis et, classé comme jeune, j’ai été affecté au kommando 90, énorme kommando, composé en principe de Schlosser (serruriers). Après la brutalité que j’avais connue au kommando 75 et dans les circonstances du camp, l’accueil me paraît bon enfant. Bien entendu, ce n’était pas un « sanatorium ». Je suis toujours dans la relativité d’un camp de travail dont la cheminée du crématoire est la seule sortie normale. Le premier jour, à l’arrivée au travail, le secrétaire, un Hollandais je crois, demande aux nouveaux de sortir du rang. « Zugänge raus ! ». Je me présente. Garde à vous impeccable, béret à la main, comme j’avais, à mes dépens, appris à le faire depuis mon arrivée à Monowitz.
Il me dit aimablement : « Non, non, ce n’est pas nécessaire. Comment t’appelles-tu ? »
L’accueil était humain.
Dans l’atelier où je suis affecté désormais, je vais connaître une vie relativement heureuse. Je travaille très peu. On m’a appris à « travailler avec les yeux », c’est-à-dire à ne pas travailler quand il n’y a pas de chef dangereux. Les seconds du kapo dans ce kommando n’étaient pas des surveillants dangereux, le kapo lui-même non plus. Les SS – oui ; certains contremaîtres civils - les Meister - aussi. Ce kommando permettait de survivre. Travailler à l’abri, découper des tubes avec une scie à métaux, rester le plus souvent possible appuyé sur ma scie, sur mon étau, quand il n’y avait pas de danger. J’avais très vite compris que chaque parcelle d’énergie économisée représentait quelques secondes de vie gagnées. Ces quelques secondes qui, additionnées, permettraient de tenir jusqu’à la libération. Je suis donc très méthodique et consciencieux pour ma propre conservation... Fort des rudiments de physique appris au lycée, je m’applique à contourner les obstacles au lieu de les escalader. J’évite tout effort inutile. C’est peut-être ainsi que j’ai appris la paresse...
Mon affectation au kommando 90, entraîne mon transfert au bloc 46 [13], en face du bloc 44, que je connaîtrai plus tard et qui est peuplé d’un grand nombre de Hongrois. Largement majoritaires, ils oppriment les Français et sans doute aussi les autres minorités. Phénomène fréquent où que ce soit. « Mon » Blockältester est un ancien gangster, identifiable à son triangle vert, dur et coléreux, le torse couvert de tatouages. J’ai commis avec lui une grave imprudence qui aurait pu aller bien au-delà d’une simple mésaventure. Au retour de l’usine un soir, lors de la distribution de la soupe, on relève mon matricule et on me met sur le côté de la queue. On m’explique que mon lit a été mal fait. C’est possible ; il a pu aussi être défait par n’importe qui en passant. Inutile de discuter. Ici, celui qui tient le gummi (ou détient le pouvoir) a toujours raison. Ailleurs aussi, trop souvent. Les lits devaient être faits au carré, comme dans l’armée et égalisés soigneusement avec une Bügelbrett (planche à repasser).
Je dois me baisser sur un tabouret, en gardant pourtant mon pantalon, mais les fesses bien hautes, bien offertes aux coups. Le Blockältester m’assène dix coups de martinet. C’est un bloc de jeunes, on frappe avec un martinet, pas avec un Gummi. Et moi, inconscient, provocateur, quand il a fini ses dix coups, je reste baissé, l’air d’attendre la suite et de le défier avec insolence. Il était sans doute de bonne humeur ce soir-là et m’a renvoyé. Je l’avais échappé belle !...
J’ai commis une autre imprudence un peu plus tard. Je travaillais sous la pluie, dans la boue de l’automne sur un immense chantier du kommando 32 [14]. Complètement épuisé, je simule un évanouissement et m’effondre. Dans l’état de faiblesse qui est le mien, ce n’est peut-être pas totalement de la simulation. MALHEUR ! Peu de temps après, survient le kapo, un kapo particulièrement féroce. Je crains d’être battu à mort, mais que faire ? Le moindre mal est de rester gisant à terre. Le kapo s’approche, me saisit au collet, me relève sans peine d’une seule main. Je reste tout flasque, muscles détendus, les yeux vitreux. « Kaput », dit-il, en laissant retomber ce corps apparemment sans force aucune. Deux de ses favoris me portent à la baraque du kommando. Il y fait bien chaud. On m’allonge sur un banc, près d’un poêle qui ronronne. De temps en temps, on soulève ma paupière pour voir si je vis encore. Vers le soir, j’estime plus prudent de reprendre peu à peu connaissance pour rentrer au camp sur mes jambes. Quelle merveilleuse journée !
La faim. La faim nous torture. Nous la ressentons en permanence dans la tête, comme à l’estomac. Nous rêvons de nourriture en échangeant de savoureuses recettes à réaliser « après ». La ration était calculée pour que le Häftling de base tienne environ trois quatre mois avant d’être totalement épuisé et éliminé. Pain noir, margarine et confiture ersatz. Très tôt, on m’avait appris à manger ma ration de pain dès le matin, pour être sûr qu’on ne me la volerait pas. Conseil tout à fait judicieux.
La faim. Ceux qui n’ont pas subi cet enfer ignorent le sens de ce mot. La faim dégrade. Elle devient une obsession. Elle détruit le léger vernis de civilisation acquis au cours des siècles et ramène l’homme à la bête de l’état de nature. On peut avoir très faim même le ventre plein, car cette faim est aussi psychologique. J’ai eu faim au point de manger des épluchures de chou-rave gelées ramassées par terre ; au point de manger des nouilles, trouvées sur le chemin, qui peut-être avaient été vomies, mais cela était sans importance alors et la question, peut-être posée cependant dans le subconscient, a été escamotée. L’essentiel était de grappiller quelques calories, ou d’en avoir l’impression. Mais comment faire en sorte que ces mots avoir faim aient le même sens pour l’auteur que pour le lecteur ? Pour le rescapé et pour celui qui le lit ou l’écoute ?
L’anecdote suivante permettra de mieux donner l’échelle : des prisonniers de guerre anglais travaillaient à l’usine près de nous. Protégés par les conventions internationales [15], ils étaient traités normalement et recevaient des colis avec des douceurs. Je me souviens surtout des pommes. Ils les mangeaient et jetaient les trognons. Nous, affamés comme nous l’étions, nous battions en nous ruant sur ces restes dérisoires roulés dans la poussière. Ces hommes se considéraient sans aucun doute comme les plus malheureux du monde : de longues années à passer derrière les barbelés ! De leur point de vue, ils avaient raison. Pour chacun, le plus grand malheur est celui qu’il éprouve au moment où il le ressent. Dans le même esprit, à mon retour en France, deux cousins sensiblement de mon âge m’ont raconté leurs souffrances sous l’Occupation à Paris. « On mangeait des fayots tous les jours, c’était pas drôle ! ». Au camp, j’aurais aimé avoir des fayots tous les jours. Dans la « vie normale », manger tous les jours la même chose est évidemment pénible. Mais ne rien manger ? !
Au camp, j’ai eu d’autres étonnements. Le champion de natation NACACHE était chargé des bains de lumière pour des rhumatisants, cependant voués comme nous tous à l’extermination. Des distractions étaient organisées, par exemple, des matches de football et des combats de boxe avec le champion Young PEREZ en vedette. Nous vivons dans un univers absurde. Bourreaux et victimes, transformés pour quelques temps en supporters, communient dans la ferveur du sport.
Peu après notre arrivée, passant près d’une baraque, isolée dans un enclos spécial, j’ai la surprise d’apercevoir devant une fenêtre un visage féminin encadré d’une longue chevelure. Des prostituées, dont j’ignore les origines et le statut, sont à la disposition de certains détenus, « aryens » vraisemblablement. À ma connaissance, la littérature est restée très discrète sur ce sujet. Cet enclos disparut un peu plus tard sans que cela me préoccupe tant soit peu. Après quelques jours au camp, les érections triomphantes et abouties de l’adolescence ne sont même plus un souvenir.
Pour aller au travail, nous défilions jusqu’au portail au pas et en musique. Être musicien était aussi une chance supplémentaire de survie. Les musiciens étaient mieux nourris, mieux traités. Ils vivaient dans un bloc particulier. Les mains de musicien sont chose précieuse. Elles ne devaient pas être abîmées par des travaux trop durs. Ce que jouait l’orchestre, mon Père l’appelait la danse des ours. Plus tard, j’ai cru reconnaître Beer barrel polka, chanson en vogue après la Libération. Les défilés étaient très organisés, très militaires. Mon Père peinait beaucoup plus que moi. Comme ses quatre frères, il avait fait la guerre de 1914-1918 et avait été remobilisé en 1938 et 1939. Il avait de la peine à défiler à l’allemande. En effet, les Allemands gardent le petit doigt sur la couture du pantalon en passant devant les gradés, alors que le soldat français balance énergiquement les bras. Il lui arrivait parfois, à cause de ce réflexe ancien, de défiler à la française, et non selon les normes allemandes. Avec les conséquences habituelles...
Nous avons subi plusieurs bombardements. Je me souviens d’assez nombreuses alertes aériennes. Elles terrorisaient les Allemands. Ils fuyaient de tous côtés en criant « Flugalarm ! Flugalarm ! » Ils abandonnaient leur poste, songeant avant tout à se mettre à l’abri. Le premier bombardement de l’usine eut lieu le dimanche 20 août 1944. C’était le jour de l’anniversaire de ma Mère. Je suis donc sûr de la date. J’étais de repos ce dimanche-là et étais donc resté au camp. Dès la fin du bombardement, on nous fait sortir pour aller à la Buna pendant que d’autres détenus, dont certains avaient été blessés à l’usine, étaient ramenés au camp, ainsi que les morts ; les cadavres ne peuvent rester à l’usine et doivent aussi être comptés. Le bâtiment où je travaillais avait été détruit. J’ai ainsi perdu les deux gamelles qu’à tout hasard, j’avais réussi à « organiser » et à stocker dans le tiroir de mon établi.
Le déblaiement des décombres provoqua chez les Allemands désordre, énervement et fureur. Le SD, service d’ordre des SS, était là, qui accélérait la cadence de travail, qui poursuivait les pillards et les saboteurs. Le moindre retard dans l’exécution des ordres était sévèrement puni. Il y eut un autre bombardement plus tard, à une date que je ne peux préciser. Ce sont les deux seuls bombardements dont je me souvienne, avant l’évacuation du camp. On m’a raconté qu’à l’occasion d’une alerte, certains détenus étaient sortis du camp et que les sentinelles allemandes, descendues de leurs miradors dans le trou qui leur servait d’abri, leur avaient crié : Häftlinge, zurück ! - « Il faudra revenir ». Les intéressés n’avaient pas le choix car tatoués, tondus et en uniforme rayé dans une Pologne antisémite [16], il était difficile d’improviser une évasion.
Il y eut néanmoins quelques tentatives. La plupart du temps, les évadés ont été repris et pendus. Les exécutions avaient lieu devant l’ensemble des détenus après lecture d’une brève sentence en allemand. J’ai assisté à quinze ou seize pendaisons en six mois, de juillet 1944 à janvier 1945. Les premières exécutions m’ont beaucoup impressionné, les autres moins. Malheureusement, on s’habitue à l’horreur et, avec les ravages de la déchéance physique et les rigueurs de l’hiver, nous souhaitions surtout que ce soit terminé le plus vite possible pour ne pas rester debout sur la place d’appel, où se dressaient les potences. On a pendu un jeune Français de mon âge. Je ne le connaissais pas. Ce n’est pas une évasion qui lui était reprochée. Il était accusé de sabotage pour avoir volé un morceau de pain pendant une alerte.
La répression n’était pas toujours aussi définitive. Elle était cependant brutale. J’avais un camarade nommé Berger qui avait été arrêté en Belgique. Je le connaissais bien car nous avions travaillé côte à côte au kommando 90. Un jour, on m’appelle : c’était lui. Sa tête avait au moins triplé de volume. Je n’ai reconnu que sa voix. Accusé d’avoir participé à un trafic d’or, il avait été cruellement puni. Il avait été battu, giflé par le chef du camp, le Lagerälteste. C’est vingt-cinq coups de cravache qui lui avaient été infligés et non dix coups de martinet. Enfin, il avait survécu, du moins à ce moment-là, mais son visage ressemblait à la pleine lune.
J’ai moi-même échappé de justesse à ce genre de châtiment. J’avais volé une betterave à sucre sur une charrette (pour l’énergie fournie par le sucre !). Un SS m’avait vu et rattrapé à la course. J’étais heureusement à mon arbeitstelle, mon lieu de travail et il s’est contenté d’un simple rapport en vue d’une sanction... Grâce à la libération du camp, le rapport n’a pas eu de suite.
J’ai décrit le travail de terrassement au kommando 75, puis le travail léger, sous abri, au kommando 90. Les meilleures choses ont, hélas, une fin ! Un soir, le kapo du kommando 90 arrive au bloc 46 où étaient logés la plupart de ses Häftlinge. L’appel retentit : « kommando 90, rassemblement » ! C’est sûrement pour un rabiot de soupe, pensons-nous. Les jeunes bénéficiaient, en effet, d’un traitement de faveur, par rapport aux autres détenus. Tout le monde se précipite. Ce soir-là, il aurait mieux valu se cacher et ne pas répondre. Le kommando avait beaucoup trop grossi, et ses effectifs devaient être réduits. Ma tête a dû déplaire. J’ai eu la malchance d’être éliminé. C’est alors que mes malheurs ont vraiment commencé.
Cette exclusion se situe en septembre. J’ai été alors affecté au kommando 32. Ce kommando travaille très loin à l’extérieur, avec des détenus « civils » autorisés à garder leurs cheveux. Ils sont internés au Schutzhaftlager, enclos à l’intérieur du camp, où ils purgent une peine disciplinaire de durée déterminée. Ils doivent survivre et jouissent par conséquent d’un régime de faveur. Le maniement de la pelle et de la pioche est exténuant. La présence à nos côtés d’hommes en pleine santé rend ce travail encore plus dur. Il pleut sans arrêt et ce qui est peut-être le plus pénible, c’est de rentrer le soir avec des vêtements mouillés, qui collent sur le corps et entravent les mouvements. Même près du radiateur, ils ne sèchent pas et le lendemain matin, il faut remettre les mêmes vêtements encore mouillés. Cela a duré quelques semaines.
Je suis retourné au KB un soir après le travail. C’était le 22 septembre, j’ai de bonnes raisons de me souvenir de cette mésaventure et de sa date. J’avais de la fièvre ou peut-être avais-je réussi à faire discrètement monter le thermomètre. Une autre façon de tenter de se faire admettre au KB était de simuler la diarrhée avec la complicité d’un camarade réellement atteint, qui pouvait fournir trois ou quatre échantillons pour autrui. On pouvait ainsi se faire déclarer Artzvermelder, ce qui imposait de se présenter à nouveau devant le médecin le lendemain matin pour être admis si les symptômes persistaient. Mais, le lendemain, je n’ai pas été reconnu. J’avais quand même évité une journée de travail car les kommandos étaient déjà partis à l’usine.
Plutôt que de retourner à mon bloc d’origine où j’aurais dû travailler, faire le ménage ou participer à n’importe quelle autre corvée sans récompense, je me promène dans le camp à la recherche d’une aubaine : un peu de soupe ou de pain contre un travail. C’est une imprudence évidente. Je tombe sur le Blockältester du bloc 22 [17] qui m’emmène gentiment chez lui et me bat comme une brute, à tel point que mes sphincters me trahissent, illustrant la sagesse populaire et les données savantes de la physiologie.
Ce sujet peu convivial, pour parler moderne, me rappelle une scène proche de mon arrivée au bloc 46. Après quelques semaines au camp, nous urinions énormément la nuit. Cela, dans un seau en fer galvanisé, placé près de la porte. Une nuit donc, je me lève et vais à la porte pour utiliser cette commodité. À peine en ai-je terminé que le Nachtwache, le veilleur de nuit, se précipite vers moi et m’enjoins de mettre un vague manteau et des nu-pieds à semelles de bois, et d’aller vider le seau aux latrines à quelques dizaines de mètres du bloc. Le seau plein est lourd et je trébuche dans l’obscurité avec ces semelles... À mon retour, une demi-douzaine d’individus se ruent sur le seau vide qui, au début, résonne allègrement sous les assauts de cette originale couronne. Leçon de cet épisode : apprendre à se contrôler et ne jamais s’approcher d’un seau aux trois quarts plein. Ce qu’une oreille exercée peut détecter. Celui dont la vessie « craquera », devra s’exécuter quel que soit le temps.
Dès l’automne, de nombreuses ulcérations apparaissent aux mollets. Je ne parle pas de mes soucis pour essayer de préserver mes jambes et mes pieds avec les bandages en papier et la pommade noire qu’on mettait sur les plaies. Il n’y avait que très peu de vrais médicaments au KB. Je n’y ai vu que de l’aspirine, des thermomètres et, parfois, des sulfamides. J’ai souvent croqué du charbon de bois trouvé à l’usine dans les feux de planches. C’est un remède efficace contre la diarrhée et il suffisait de se baisser.
En novembre, je suis admis au Schonungsblock, bloc de repos, sorte de moyen terme entre le KB et le camp, dangereux à cause de la fréquence des sélections. J’y retrouve un camarade, Robert KUNGE, acteur âgé de 25 ans, dont j’avais fait la connaissance au KB en juillet. Bon comédien, il avait simulé une appendicite et réussi à se faire opérer. L’anesthésie avait insensibilisé ses membres inférieurs. Un Stubendienst prévenant lui avait mis aux pieds une bouillotte trop chaude. Insensible, Robert ne s’était pas plaint à temps. Il avait été gravement brûlé. Cet accident lui avait permis de ne pas travailler tout en évitant d’être gazé jusqu’en janvier 1945. Il n’a pas dû survivre à l’évacuation, malgré l’entraînement quotidien à la marche qu’il s’imposait alors.
À la sortie du Schonungsblock, j’ai pu être embauché à l’école des maçons, qui préparait pour des kommandos spécialisés. Le temps d’apprentissage, trop bref, fut relativement tranquille. Puis ce fut le départ en kommando. Un kapo juif dirigeait ce kommando, particularité extrêmement rare. Il était beaucoup plus humain que la plupart de ses collègues non juifs que j’avais connus. Il lui fallait cependant louvoyer entre compréhension et rigueur, voire brutalité, car il devait faire régner la discipline nécessaire pour conserver sa fonction à la fois dans son propre intérêt et le nôtre.
Certains « Résistants », nés pendant la dernière guerre et après, pourraient, dans leur intransigeante pureté de miraculés de la naissance tardive, l’accuser de collaboration ». Que dire des détenus du Sonderkommando SM, juifs ou non, qui, avant d’être eux-mêmes assassinés, « servent » les chambres à gaz et les fours crématoires, participent à l’extermination et récupèrent, pour les nazis, cheveux et dents en or sur les cadavres ?
Cette période passée à la maçonnerie fut à peu près supportable, jusqu’à l’arrivée des premiers flocons de neige, le 13 ou le 14 décembre. À ce moment-là, un Vorarbeiter [18] français et juif m’a asséné, sans aucune raison, un coup de louche sur la tête, qui m’a ouvert le cuir chevelu. Parmi nous, il n’y avait pas que des héros et des martyrs...
Les premiers flocons de neige tombent, annonçant l’hiver, saison toujours meurtrière. J’ai pensé : « Le grand jeu est commencé. C’est la dernière étape. Ou je suis libéré bientôt, ou je ne survivrai pas ».
Les guirlandes des sapins de Noël rutilent dans les baraques des SS parmi les cadeaux. En passant, on entend Wagner ou Mozart. Quand nos bourreaux rentrent du « travail », ce sont des pères de famille qui aiment tendrement leur femme et leurs enfants.
Trois semaines plus tard, début janvier, j’entre au KB. C’était mon troisième séjour (en comptant le Schonungsblock). Là, je reste couché à l’abri et au chaud. Personne ne s’occupe de moi. Il n’y a rien pour soigner ma pleurésie, sans parler de mes autres maux. C’est alors que, annonçant la libération, a commencé l’évacuation du camp, dans la nuit du 17 au 18 janvier. Rester ou partir ? J’avais un camarade, Gilbert HASSON, dont je n’ai retenu le matricule, 173435, qu’en allemand. Il avait été arrêté en Italie, à Domodossola, après la capitulation de l’Italie, quand les Allemands avaient pris la direction de ce pays (auparavant, selon Gilbert, l’antisémitisme était resté très modéré sous Mussolini).
Gilbert me presse de partir. Dans mon état, il n’en est pas question, bien que des rumeurs nous aient appris que, dans des camps plus à l’est, les Allemands avaient exterminé au lance-flammes les malades du KB avant de se replier. Gilbert, lui, est parti et si j’avais pu marcher, je serais parti avec lui, mais je n’avais pas le choix. J’étais dans l’impossibilité de le suivre : je pesais moins de 35 kg pour 1,77 m, une pleurésie sèche à gauche, les mains et les pieds en partie gelés, des cuisses maigres comme de frêles bras d’enfants, avec une grosse bosse à l’endroit du genou. Je n’aurais pas survécu à l’évacuation dans l’état où j’étais. Je suis donc resté, échappant, sans le savoir alors, à la marche de la mort, fatale à tant de camarades. C’est à cela que je dois d’être en vie et de pouvoir écrire ce récit.
Les Allemands partis, chacun, selon ses forces, pouvait, avec le risque mortel de rencontrer quelques SS en fuite, aller et venir librement dans le camp et à l’extérieur. Un bombardement tardif de l’usine incendie quelques baraques vides.
Des monceaux de cadavres gisent dans la cour. Le froid est vif. Environ moins quinze [19]. Heureusement ! Que se serait-il passé en été ?... Un Italien partage mon châlit. Il meurt peu après le départ des Allemands. Son cadavre ne sera enlevé que quelques jours plus tard.
Jusqu’au 27 janvier, nous serons seuls. Sans les Allemands, sans gardiens, sans bourreaux mais aussi sans vivres. Le départ des SS est un soulagement mais c’est aussi une détérioration de notre « niveau de vie », en raison de la disparition de toute organisation et de tout ravitaillement aussi insuffisant soit-il. Du temps des Allemands, il y avait quand même de la nourriture ; elle était ce qu’elle était, mais il y en avait, alors qu’après leur fuite, il n’y avait plus rien, plus de chauffage, plus d’électricité, plus rien. Heureusement, mon camarade Jean G. — que j’avais connu à la corvée Béart, à Drancy, retrouvé au KB et que je reverrai plus tard dans le 20ème arrondissement de Paris — veille sur mon « confort » et, surtout, me nourrit avec les moyens du bord. Il m’a sauvé la vie. Il était un peu plus valide que moi et pouvait, par une brèche ouverte dans les barbelés, aller jusqu’à un silo situé à l’extérieur du camp, que je n’ai pas vu, mais sur lequel, paraît-il, gisaient de nombreux cadavres de déportés. Ils avaient pu y aller mais n’avaient pas eu la force d’en revenir, avec leur précieux chargement de pommes de terre. Le bois des blocs alimente des feux de fortune et les pommes de terre cuisent dans l’eau provenant de la neige fondue.
Le 27
janvier 1945,
l’armée soviétique arrive, représentée pour moi par deux soldats aux yeux
bridés. L’ordinaire s’améliore lentement, médiocrement même, car nos
libérateurs nous nourrissent comme eux-mêmes et j’apprécie peu la cacha de
l’ordinaire, céréale dont il faut recracher le son à chaque bouchée.
C’est sans doute, pour le soldat russe, ce que sont les fayots dans
l’armée française, et de la même qualité. C’est un infime détail, avec le recul
du temps. C’était alors une déception car, dans la naïveté de mes 17 ans,
j’espérais une libération plus solennelle, plus grandiose, avec, immédiatement,
un traitement à la hauteur des souffrances endurées et qui tente de les
compenser. Or, nous sommes libérés par une armée en campagne qui a ses blessés
et ses morts et nous traite comme ses propres soldats. Pourrait-on faire plus ?
Assurément.
Comme je l’apprendrai plus tard, quel contraste avec la libération des camps à l’ouest par les Américains, Eisenhower se déplaçant en personne pour visiter les camps de la mort. À Ohrdruf (près de Buchenwald), premier camp libéré par l’armée américaine, il déclare : « On nous dit que le soldat américain ne sait pas pourquoi il se bat. Maintenant, au moins, il saura contre qui il se bat » et ordonne que toutes les unités du voisinage visitent le camp.
Très vite, nous avons pu écrire à nos familles. Je ne l’ai pas fait. Bien que libéré, je ne croyais pas survivre. Sentant ma fin prochaine, j’ai renoncé à écrire à ma Mère. Je pensais qu’elle avait été trop éprouvée par l’arrestation de son mari et de son fils sous ses yeux, pour lui infliger, au cas où elle aurait survécu à notre déportation, une épreuve supplémentaire en ressuscitant un espoir qui serait déçu dans les jours suivants. C’est le seul moment pendant toutes ces épreuves où j’aie pensé sérieusement à ma propre mort.
Pas un instant, à cette époque, l’idée de Dieu ne m’a effleuré. Indice d’une tranquille indifférence à la foi.
Dès les premiers jours de février, des chariots polonais à quatre roues, tirés par des chevaux, nous transportent au camp d’Auschwitz, le vrai camp en briques, celui dont la porte principale était surmontée de l’inscription : Arbeit macht Frei, le travail, c’est la liberté. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu cette inscription sur le portail du camp de Monowitz. Je ne peux affirmer qu’elle n’y était pas. Simplement, je ne m’en souviens pas [20]. En revanche, je l’ai vue très clairement à l’entrée du camp d’Auschwitz, le camp principal. Quelques mois plus tard, quand j’ai pu marcher un peu, je suis passé souvent sous cette inscription en allant me promener autour du camp.
Les blocs en briques — anciennes casernes, dit-on, de l’armée polonaise — paraissent presque luxueux, comparés aux baraques de Monowitz. D’une infirmerie de première ligne, nous voici enfin transférés dans un hôpital. Hôpital de campagne, certes, mais avec quelques médecins, quelques infirmières et des lits à un seul étage (on a sans doute scié les anciens châlits). La ligne de front progressivement s’éloigne vers l’ouest et nous nous trouvons de plus en plus à l’arrière. Des médecins et infirmières polonais, un peu plus tard, dirigeront l’hôpital.
Vers la mi-février, quand j’ai pu sortir de mon lit et aller jusqu’à la bascule en me tenant aux murs, je pesais 38 Kg (pour 1,77 m, comme déjà dit). Petit à petit, ma santé s’est améliorée, mes forces ont commencé à revenir.
Dans le lit voisin du mien, un Ukrainien se meurt. De tuberculose. La nuit, il délire, se plaignant de douleurs au cœur (сердце болит !). C’est de la poitrine qu’il souffre : il agonise de ses cavernes aux poumons. Il meurt dans la nuit. Le matin, ses bottes ont disparu...
Le 3 mars 1945, le Docteur Flechner, médecin parisien déporté, me crée un pneumothorax à gauche, qui ne sera plus entretenu après l’insufflation du 30 juin. En avril, des douleurs apparaissent à droite dans la poitrine. Une énorme et sympathique doctoresse soviétique m’examine après avoir provoqué mon étonnement d’hexagonal ignorant en me demandant, pour remplir son dossier, le prénom de mon Père [21]. Elle diagnostique une pleurésie exsudative, qui guérira sans ponctions. C’est sans doute une réaction à la création du pneumothorax dont les insufflations sont provisoirement maintenues. J’ai pu, en mai ou juin, me baigner dans la Sola, modeste affluent de la Vistule, au sortir du massif des Beskydes, dans les Carpates. Quelle sensation de renaissance en retrouvant l’eau et ma chère natation ! Mais la route sera longue jusqu’à un rétablissement physique complet...
De février à juillet, j’ai souvent changé de chambre ou de bloc. Je me suis trouvé quelques temps près d’un Russe nommé Frantsouzoff. Il lisait la Pravda. J’ai remarqué que toutes les consonnes du titre ressemblaient à des lettres grecques, sans parler des voyelles, semblables au a latin. J’en ai conclu, un peu hâtivement, que la langue russe était très accessible. Ce détail infime (et l’aliénation ensuite à la foi communiste, qui me fit distinguer une jeune fille au Chalet des étudiants à Combloux, entre autres, parce qu’elle était russe) allait influencer tout mon avenir [22] !
Périodiquement, un commissaire politique vient nous donner des nouvelles en russe et en allemand, langue que nous comprenons tous par la force des coups, efficace accélérateur d’apprentissage.
Le 8 mai, les cloches sonnent aux églises polonaises, mais c’est le 9 mai seulement que l’armée soviétique célébrera la capitulation sans conditions de l’Allemagne. En défilant, les soldats chantent ; l’un d’eux entonne un couplet que les autres reprennent en chœur. J’entends encore leurs puissantes voix de bronze !
Les jours passent... Les camarades partent, rentrent chez eux...
Nous sommes de moins en mois nombreux.
Début juillet, arrive une mission française à bord d’une ambulance protégée par une énorme croix rouge peinte sur le toit, qui emmènera, sur des routes défoncées, les derniers (?) rescapés vers Prague, où nous passons plusieurs jours dans un centre d’accueil rue Podskalska (transcription approximative). Un avion américain (DC3 ?) nous transporte ensuite dans la zone française d’occupation en Allemagne. Nous atterrissons à Mengen. Le 12 juillet, j’arrive à l’H.E.M. [23] 413, dans la région de Reichenau Mainau, à proximité du lac de Constance. Le 31, j’ai à peine conscience de mon 18ème anniversaire.
Je passerai là encore deux mois en convalescence. Chaque jour, nous touchons un paquet de cigarettes. Un matin, ô combien funeste, j’en allume une et deviens esclave du tabac pour trois décennies ! Je ne m’en délivrerai qu’au printemps 1974, à l’occasion d’une opération.
Une piqûre de taon entre le médius et l’annulaire gauches provoque une forte enflure de la main, suivie de lymphangite. Cet épisode serait dépourvu d’intérêt si je n’étais tombé amoureux fou, comme on l’est à cet âge, et heureusement parfois plus tard, de la belle AFAT [24] qui me soignait et pour qui j’ai écrit des vers d’une singulière platitude sans jamais oser les lui montrer.
Ma convalescence, on le voit, commence vraiment. Elle sera longue... (Certains de mes proches se demandent même parfois si, psychologiquement, elle est terminée !). Je dois pratiquement rapprendre à marcher à l’extérieur, exercice très différent des quelques pas que je fais dans le couloir de l’hôpital. Ma Mère m’y aidera avec tendresse et persévérance. Elle est venue, malgré d’énormes difficultés, me voir quelques jours à l’hôpital, bien que toutes les autorités le lui aient énergiquement déconseillé. Elle pense avoir été la première femme civile française à entrer en Allemagne. Lorsque je l’ai aperçue sur le seuil de ma chambre, je l’ai bien sûr reconnue, mais elle m’a paru beaucoup plus petite et mince que dans mon souvenir, et ressemblant étrangement à sa tante Marguerite Prussac. Je devais avoir la même impression de changement d’échelle en arrivant plus tard à Montreuil, chez ma tante Simone Flésig, qui hébergeait alors ma Mère. Entre autres, le jardin que j’avais connu enfant me parut très petit, comme rétréci, quand je l’ai revu à mon retour. Phénomène banal.
Le 15 août, le Japon capitule. C’est la fin de la seconde guerre mondiale ! (L’emploi de la bombe atomique, action de terreur au même titre que les raids alliés à mille avions sur Dresde et d’autres villes allemandes si applaudis en leur temps, a permis, en provoquant cette capitulation rapide, de sauver plusieurs centaines de milliers de vies humaines, américaines, russes et japonaises [25].)
Bref passage au centre de tri de Strasbourg. J’y défile nu devant de jeunes AFATs. On m’applique du DDT sur toutes les zones pileuses, on me donne, à moins que ce ne soit plus tard à Paris, une prime de mille francs (qui servira à acheter une canadienne) [26] et un uniforme américain car je n’avais pour tout vêtement, qu’un complet allemand réquisitionné avec une veste à quatre ou cinq boutons.
Le 1er septembre 1945, j’arrive à Paris, seul par le train, à la gare de l’Est, je crois. Là, j’ai demandé mon chemin pour aller à Montreuil où habitait ma tante Simone. « Direction porte d’Italie ; après, il faut changer à République ».
Le 28 septembre 1945, je passe la première partie du Bac et suis reçu avec mention bien. Je viens d’avoir 18 ans.
La vie est devant moi.
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Cinquante ans après, on m’a demandé si je n’éprouvais pas un sentiment de culpabilité d’avoir survécu. Étrange question dont, tout d’abord, je n’ai pas compris, non seulement le sens, je ne le comprends toujours pas, mais les mots, le simple énoncé de la question. En effet, de quelle culpabilité s’agirait-il ? Je n’ai fait que recevoir des coups sans en donner, je n’ai rien pris à personne, je n’ai pas, même avec l’excuse de la contrainte, participé à l’extermination, je n’ai bénéficié d’aucune solidarité [27]. Sans foi religieuse ou politique, pratiquant sans doctrine une morale «t; puérile et honnête », j’ai simplement eu de la chance. Avec l’optimisme ou l’inconscience d’un adolescent détestant les lamentations, j’ai toujours préféré penser à la vie après le camp, fuir l’auto compassion et les pleurs sur mon propre malheur et ma mort prochaine. Serais-je coupable de survie ? Le chant des Marais promettait-il en vain qu’un jour de notre vie, le printemps refleurirait ?
C’est au contraire une gloire d’avoir été un des grains de sable qui n’ont pas été broyés par une extraordinaire machine d’extermination, dont l’efficacité devait être absolue. Plutôt que de culpabilité, c’est un sentiment de fierté que j’éprouve.
Pour répondre à une autre question souvent posée, cette épreuve, dans la mesure où, par chance j’ai pu la surmonter, a été positive. Elle a trempé mon caractère et son souvenir m’a soutenu dans toutes les épreuves de la « vie normale » avec l’idée que les péripéties en étaient bien anodines comparées à la possible sortie du camp par le «t; chemin du ciel ».
Ce qui n’anéantit pas rend plus fort.
SM Sauf omission, la marque SM indique les informations de seconde main.
[1] Comme indiqué plus loin, les exactions de la Milice nous avaient obligés à quitter notre logement et à nous replier hors du village.
[2] Source : Marc Semo, Libération.
[3] Maurice Cling, membre de la Présidence de la Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes [le martyre juif, si commémoré et instrumentalisé 50 ans plus tard, semble avoir été oublié lors de la création de l'Association], interviewé en août 1999 sur Radio Chalom, raconte l'arrestation d'une famille juive. Un des enfants était en classe. La maman a envoyé la police le prendre à l'école. Tant était inconcevable le sort qui nous attendait !
[4] Mais où était la tête du train ? ?
[5] Morceau de tuyau en caoutchouc d’une soixantaine de centimètres, comparable au bidule des actuelles forces de l’ordre.
[6] Krankenbau ; en français, infirmerie. On disait aussi Revier.
[7] Cette dépersonnalisation préfigure le génocide commis plus tard au nom d’une idéologie qui se prétend opposée mais qui, à la tyrannie sanguinaire, ajoutait l’hypocrisie en prétendant lutter pour le bonheur de tous et l’amitié entre les peuples. Les Khmers Rouges au Cambodge ont privé de toute identité la partie de la population « contaminée par les contacts avec l’Occident ». Il suffisait, pour être « contaminé », d’être citadin, de savoir lire ou de porter des lunettes. Leur chef, Pol Pot, intellectuel formé à Paris au Marxisme-Léninisme, est, en valeur relative, le champion des grands bourreaux de la marche vers l’avenir radieux. De 1975 à 1979, il a exterminé près de la moitié (2 millions sur 5 millions) de son peuple, qu’il guidait vers le bonheur. Le Mal réel au nom d’un Bien imaginaire.
[8] La mode actuelle du tatouage et du piercing (anneaux dans le nez, l’oreille, les paupières, l’aréole, le nombril, etc.) rend dérisoire le discours sur la douleur que provoqueraient ces quelques piqûres.
[9] Pour recevoir sa soupe, une gamelle est nécessaire. La mienne m’avait été volée. Pour pouvoir manger, j’ai dû en voler une à mon tour. De l’intérieur du Waschraum, j’en avais repéré une, qu’un malheureux imprudent avait placée sur le rebord de la fenêtre pour faire sa toilette : cette précaution était excellente, mais seulement contre un vol de l’intérieur. Je suis sorti et, passant en courant sous la fenêtre, j’ai pris la gamelle ; cela s’appelait organiser.
[10] Nous croyions alors à l’existence, à la naissance des fesses, d’une boule de graisse dont la disparition traduisait l’arrivée de l’individu au dernier stade d’épuisement. Depuis, aucun médecin n’a pu m’éclairer sur l’origine de cette croyance.
[11] La souffrance n’est pas toujours gage de talent.
[12] Même sous l’uniforme, les Allemands n’étaient pas tous des brutes : mon Père m’a raconté qu’un soir dans le camion qui le ramenait au camp, un des gardes, appartenant à la Wehrmacht, le voyant épuisé, lui avait cédé sa place assise. Les gardes voyageaient assis, évidemment, et les déportés debout.
[13] Chaque soir, quand il n’y avait pas fermeture des blocs, j’allais voir mon père au bloc 10, puis au Schonungsblock jusqu’à son départ en transport.
[14] Sauf pour les kommandos 75 et 90, je ne peux garantir l’exactitude du numéro des kommandos.
[15] La plupart des prisonniers soviétiques furent traités par les Allemands avec la même cruauté que les déportés car l’Union soviétique avait refusé de signer ces conventions. Les rares rescapés, rapatriés, passèrent des camps nazis au Goulag, qui précéda Auschwitz et lui survécut. Voir, à ce sujet, le livre de Margaret Buber-Neumann, veuve de Heintz Neumann, dirigeant du PC allemand arrêté à Moscou en 1937 et fusillé : Prisonnière de Staline et d’Hitler. Margaret suivit un chemin inverse : arrêtée dès 1938 et déportée au Goulag, elle fut avec plus de cinq cents autres antinazis allemands et autrichiens, dont des juifs, livrée par Staline à Hitler en février 1940 et passa cinq ans à Ravensbrück.
[16] Lorsque, courant juillet 1944, les détenus polonais ont été transférés dans d’autres camps, notre vie a été transformée.
[17] Bloc 22 ; 22 septembre ; cette coïncidence a gravé la date dans ma mémoire !
[18] Vorarbeiter : détenu, adjoint du Kapo.
[19] Voir en annexe le relevé des températures établi par la météorologie allemande. Il est faux d’écrire, comme le fait Georges Snyders, professeur honoraire de sciences de l’éducation à l’université Paris V, pour justifier sa « crise presque de folie » en décembre 1944 peu de temps avant la libération : « il faisait moins trente cinq, et je pesais trente cinq kilos » (en Pologne occidentale ! !) ; ou, comme un autre camarade : moins vingt trois en octobre 1943. Ces affirmations sont certainement sincères mais purement subjectives. Elles contribuent à opposer Mémoire et Histoire et, hélas, à compromettre la crédibilité de certains témoignages.
Rappelons que la regrettée dirigeante de l’Amicale d’Auschwitz, Marie-Elisa Cohen, mentionne -15°, le 18 janvier 1945, dans son Point d’histoire sur Auschwitz et Birkenau (Le Patriote Résistant n° 601 de novembre 1989).
[20] Guillaume Vallet affirme que ce slogan à l’humour cynique surmontait effectivement le portail du camp de Monowitz. Aucun des camarades que j’ai récemment interrogés ne s’en souvient. À la lumière de ce simple exemple, on voit les pièges de la mémoire et, aussi peut-être, d’un travail universitaire sacrifiant trop à la mode. Un récit, même pompeusement baptisé témoignage, est peu digne de foi pour établir les faits. Il témoigne surtout des sensations, des sentiments et du caractère de son auteur. Qui ne voit le péril qu’une Mémoire hagiographique, manichéenne, trop éloignée de l’Histoire ferait courir au souvenir que garderont de nous les générations futures. Ne faisons pas trop accroire aujourd’hui, pour éviter de n’être pas crus demain !
[21] Les Russes portent un prénom, un patronyme et un nom de famille. Exemple: Lev Nikolaïévitch Tolstoï.
[22] En 1948, j’ai épousé cette citoyenne soviétique. Onze mois plus tard, un enfant est né de cette union. Hélas, en 1951, sa mère s’est installée avec lui à Vienne en zone soviétique. En 1954, elle l’a emmené en U.R.S.S. Il avait dix-huit mois en 1951 et je suis resté sans nouvelles pendant plus de 40 ans. Le rideau de fer était tombé entre mon fils et moi. Je déplorais de ne rien savoir de sa vie mais, croyant borné, j’étais certain alors qu’il ne pouvait que s’épanouir dans le confort et l’abondance au pays du socialisme et de la jeunesse heureuse… J’ai appris par la suite, qu’il n’avait survécu que parce que sa mère, excellente interprète, avait été protégée par le représentant soviétique, devenu membre du Comité central du P.C.U.S., avec lequel, à Paris, elle avait travaillé à la Fédération syndicale mondiale de Louis Saillant. Mon fils et sa demi-sœur furent séparés de leur mère car ils n’avaient pas la propisca (autorisation de résider) pour Moscou. Ils durent rester à Lwow avec leur grand-mère. Quant à mon ex-épouse, elle fut logée quelques temps dans un sous-sol de six à sept mètres carrés à Moscou. Mon fils avait 43 ans quand nous nous sommes retrouvés quelques temps après le rétablissement de la liberté de circulation, grâce à la chute du mur de Berlin, érigé en 1961, et au démantèlement des mitrailleuses à déclenchement automatique nécessaires pour retenir les ingrats citoyens de la République démocratique allemande au paradis socialiste de Berlin-Est.
En U.R.S.S., mon fils portait le patronyme de sa mère car aux yeux de la loi soviétique, le mariage avec un occidental était sans valeur juridique. En outre, il aurait été très dangereux de faire état de cette union, indice d’un comportement irresponsable. C’était une faute, voire un crime privant, au mieux, de tout espoir d’embauche et, au pire, menant au Goulag. Cet enfant était réputé avoir été conçu au hasard d’une mission en France.
[23] Hôpital d’évacuation militaire.
[24] Auxiliaire féminine de l’armée de terre.
[25] Sans que je sois consulté, ni même informé, le passage placé ci-dessus entre parenthèses a été coupé, dans le texte publié par le Monde juif, n° 154. Cette revue du Centre de Documentation Juive Contemporaine porte en sous-titre Revue d’histoire de la Shoah… Ce texte m’avait été demandé par mon regretté camarade Marcel Jabelot, lors du cinquantième anniversaire de la libération des camps, et transmis par lui au C.D.J.C. En qui, après cette censure, avoir confiance ? À qui demander le respect des survivants ? Mon point de vue sur l’emploi de la bombe atomique peut être contesté, mais le supprimer purement et simplement relève des pratiques totalitaires que nous affirmons combattre. L’arbitraire du politiquement correct ou la loi, fût-elle de M. Gaissot, est impuissant à dire le vrai, et ne peut remplacer la lutte des idées.
[26] Cf. annexe II.
[27] La solidarité honore ceux qui la pratiquent, mais le concept est ambigu. N’étant ni philosophe ni moraliste, je me bornerai à remarquer que ce terme recouvre, au moins, deux notions très différentes.
On peut distinguer :
- 1. la solidarité de sacrifice, qui est altruiste et consiste à partager c’est-à-dire à se priver pour autrui, à partager ses propres ressources, en l’occurrence ses rations, avec celui qui est encore plus pauvre et démuni. Elle ne vise qu’à aider son prochain en sa simple qualité d’être humain ;
- 2. la solidarité qui consiste, quand on dispose d’un certain pouvoir, à aider ses proches, ceux que l’on connaît, à leur procurer des suppléments de nourriture, des faveurs, ou des postes moins pénibles (quelles que soient les raisons amicales, politiques, philosophiques de cette protection). Elle conduit à prendre aux uns, que l’on ne connaît pas, pour donner aux autres que l’on connaît. Dans un univers où les ressources sont limitées et ne peuvent être augmentées tant en emplois légers qu’en nourriture, la solidarité du second type, conduit à déshabiller Pierre pour habiller Paul. C’est le contraire de la solidarité de sacrifice.