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22 juillet 2006 - 1940: Les communistes dans la Collaboration

Le PCF face à la défaite et à l’occupation

Stéphane Courtois et Marc Lazar,Histoire du Parti communiste français, PUF 1995, pp.172-176

(…) LA TENTATIVE DE LÉGALISATION DU PARTI

« L'Allemagne doit se défendre contre l'attaque anglo-française » : c'est en ces termes que Molotov accueille, le 10 mai, l'annonce de l'offensive de la Wehrmacht contre la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Ces événements déclenchent une grande effervescence à l'IC (internationale communiste ou Komintern). Les dirigeants français rédigent un manifeste vengeur, intitulé Nous accusons, qui charge la bourgeoisie et le gouvernement de toutes les responsabilités. Ce Manifeste du pcf, adopté le 22 mai et publié le 24, doit être remis sur le métier en raison de l'évolution de la bataille. Le 10 juin, une première mouture est présentée à Staline ; elle sera adoptée le 19. La tonalité principale en est que « le caractère impérialiste de la guerre ne se trouve pas modifié par l'échec de l'armée française ». Ce même échec contraint pourtant la direction parisienne du pcf, Frachon en tête, à quitter la capitale le 12 juin devant l'invasion imminente des Allemands.

Le 16 juin 1940, le maréchal Pétain prend la tête du gouvernement. Le 17, il appelle à cesser le combat, puis il accepte un très dur armistice signé le 22. Le 4 juillet le gouvernement s'installe à Vichy et le 10 juillet la majorité du Parlement abroge la Constitution de 1875 et vote les pleins pouvoirs au maréchal. En moins d'un mois, la France vient d'enregistrer l'un des plus grands désastres de son histoire. Au même moment, l'URSS tire les dividendes de son rapprochement avec le Reich : le 17 juin, l'Armée rouge entre en Lituanie, le 18 en Lettonie et en Estonie, le 26 en Bukovine du Nord arrachée à la Roumanie; ces pays deviennent début juillet de nouvelles républiques soviétiques.

Le 14 juin 1940, jour de l'entrée des Allemands dans Paris, le pcf n'existe quasiment plus. Sa direction métropolitaine est en fuite sur les routes de l'exode alors que sa direction bruxelloise est bloquée en Belgique. Cette « absence » ne va durer qu'une journée. Dès le 15 juin, Duclos, Tréand et Fried arrivent à Paris, sans doute dans une voiture diplomatique qui suit la marche triomphale de la Wehrmacht. Mais impossible de trouver un contact. Faute de « planque », Duclos est contraint de se cacher à la représentation soviétique les 15 et 16 juin. Le 17 enfin, Tréand obtient la liaison avec Jean Catelas l'un des seuls dirigeants restés à Paris. La machine communiste l'appareil se remet en marche, mais, faute de poste radio-émetteur, elle est privée de contact direct avec Moscou avec qui elle ne retrouvera la liaison radio que le 8 août.

Le 17 juin, Tréand est contacté par Me Foissin, avocat de l'ambassade soviétique, qui lui signale la bonne volonté allemande à l'égard des communistes. Voulant profiter de ce qu'il croit être l'effondrement de l'Etat français et la neutralité bienveillante de l'occupant, sur le modèle du Parti communiste belge et sous les ordres de Duclos, Tréand tente d'obtenir la légalisation du parti et de sa presse. Cette initiative répond à une directive constante de Pic, d'utiliser les moindres possibilités légales. Le 18 juin, il prépare la parution légale de L'Humanité et charge une militante d'obtenir auprès de la Propagandastaffel, la censure allemande, l'autorisation qui est accordée le 19 dans l'après-midi. Ce même jour, L'Humanité illégale diffuse « Le communiqué officiel allemand publié par ordre de l'autorité militaire allemande ». La veille, elle appelait à la fraternisation entre les ouvriers français et les soldats allemands.

Le 20 juin, Tréand est arrêté par la police française. Foissin, grâce aux Allemands, obtient sa libération mais Otto Abetz, ambassadeur du Reich en zone occupée, demande à rencontrer des dirigeants communistes. Le 26 juin, il reçoit Tréand, Catelas et Foissin, et leur tient un discours rassurant : la défaite est due à l'égoïsme de la bourgeoisie française, seul le peuple est capable de relever la France, et le peuple c'est les communistes. En réalité, les Allemands cherchent à neutraliser tant l'antifascisme que le patriotisme français, à diviser les Français en confrontant un courant populaire-révolutionnaire à un courant bourgeois-patriote. Anesthésiée par l'alliance germano-soviétique et la ligne suivie depuis dix mois, exaltée par la défaite française qui semble, rétrospectivement, donner raison à son pacifisme et placer le pouvoir à portée de main, la direction communiste n'aperçoit pas la manœuvre et explique l'obligeance des Allemands par leur crainte de la nouvelle puissance soviétique et de 1' « influence communiste sur les masses».

Le 27 juin, Foissin remet à Abetz un mémorandum signé de Tréand et Catelas, qui détaille dans quelles conditions L'Humanité pourrait être légalisée. L'orientation est celle qu'indique Duclos dans son premier rapport à Moscou, le 30 juin :

-« Maintien de l'armistice et répression énergique de toute action tendant à entraîner à nouveau le peuple français dans la guerre.
-Soutien des peuples coloniaux dans la lutte pour leurs revendications et leur indépendance.
-Conclusion d'un pacte d'amitié avec l'URSS, pacte qui compléterait le pacte germano-soviétique et constituerait un important facteur de pacification européenne. »

A aucun moment Duclos n'évoque la possibilité d'organiser une résistance, passive ou active, à l'occupant, et encore moins de remettre le pays dans la guerre. Le plus étonnant réside dans son sentiment que la situation est très favorable aux communistes, alors que l'armée allemande occupe le pays et que l'Etat français, en particulier la police, est toujours en place.

Le 2 juillet, Duclos reçoit de l'IC les premières directives qui appellent à organiser une résistance passive à l'occupant, mais incitent également les communistes à reconquérir la légalité en particulier dans la presse, les syndicats et les mairies : cela ne peut passer que par un compromis avec l'envahisseur. En conséquence, Duclos rédige début juillet un manifeste qui sera intitulé après guerre « Appel du 10 juillet» et présenté de manière inexacte par le pcf comme son propre et précoce appel à la résistance; en dépit de quelques accents patriotiques, ce texte réclame avant tout la paix, la sortie de la France de la guerre et une révolution communiste.

Le 4 juillet, la négociation continue entre Foissin et Abetz ; la direction communiste accepte de publier Ce Soir à la place de L'Humanité. Le 6 juillet, les morasses de Ce Soir sont prêtes; les textes ne contiennent pas un mot contre l'occupant, attaquent violemment les autorités françaises et anglaises, appellent à la paix et au rétablissement des communistes dans leurs fonctions d'avant septembre 1939.

Ce Soir devait être publié le 8 juillet, mais les choses traînent en longueur. Le 13 a lieu une nouvelle négociation entre Tréand, Catelas, Foissin et Abetz qui cherche à impliquer les communistes dans le lancement d'un grand quotidien populaire, La France au travail, réalisé par la Propagandastaffel, et qui, depuis le 30 juin, tente de rendre une tonalité proche de celle des communistes.

Mais bientôt, les premiers rapports sur les négociations de la fin juin parviennent à Moscou. Le 17 juillet, sous l'impulsion de Thorez qui, dès le 12, a pressenti la manœuvre allemande et désapprouve nettement l'initiative de Duclos et Tréand, des directives plus réalistes, soumises à Staline, sont élaborées :

« Etait juste entreprendre démarches pour obtenir presse légale, mais entrevue avec Abetz faute, car danger compromettre Parti et militants. [...] Nécessaire corriger formule sur maintien armistice qui peut laisser croire que vous approuvez les conditions. Préférable garder silence sur de Gaulle et ne pas mettre accent contre Angleterre afin de ne pas faciliter politique Pétain et ses protecteurs. Juste proposer entente avec urss mais sans la présenter comme un complément pacte germano-soviétique et sans parler de pacification Europe. »

De son côté, Abetz a remis à Hitler un mémorandum sur l'attitude à adopter en France et sur l'utilisation des communistes pour diviser les Français. Le 5 août, Duclos reçoit les directives moscovites du 19 juillet, mais L'Humanité réclame toujours sa légalisation et les militants communistes prennent de plus en plus d'initiatives pour récupérer ouvertement leurs anciennes mairies ou leurs locaux syndicaux. En cherchant à reconstituer au plus vite ses réseaux militants et son influence politique, le pcf pousse dangereusement ses militants et ses cadres à se découvrir; or, le 17 août, dans une note interne, Abetz rappelle le rôle de sa manœuvre : « Les communistes français ne doivent pas être anéantis ; il convient néanmoins de veiller à ce que des coups décisifs puissent à tout moment les mettre hors d'état de nuire. »

Frachon et son équipe viennent de rentrer d'exode et semblent atterrés par la politique suivie par Duclos et Tréand. De même, des critiques sont émises par Charles Tillon, responsable de la région Sud-Ouest, Auguste Havez, responsable des départements de l'Ouest, ou Georges Guingouin qui reconstitue le pcf en Limousin.

Simultanément, les rapports de Duclos et Tréand, rédigés les 18 et 20 juillet, arrivent à l'ICet y sèment la consternation. Pour se couvrir, Dimitrov transmet le dossier à Staline le 3 août et sollicite avec insistance des directives. Le 5 août, le secrétariat de l'IC adopte une nouvelle résolution qui condamne nettement les pourparlers avec l'occupant ; néanmoins, les conseils d'utilisation des possibilités légales sont réitérés. Ce n'est que le 21 août que Duclos, Tréand et Frachon télégraphient à Moscou pour préciser que les relations avec les Allemands ont cessé. Pourtant, encore le 22 août, Foissin rencontre Abetz et rend compte à Catelas qui demande un nouveau rendez-vous avec Abetz pour le 27 août.
Catelas ne s'y rendra pas : Foissin vient d'être exclu du parti comme agent allemand. Le 11 septembre, Dimitrov reçoit la notification de l'exclusion de Foissin et le 13 adresse à Staline un court rapport clôturant tout cet épisode qui, s'il avait donné lieu à un seul numéro légal de L'Humanité publié sous censure allemande, aurait pu coûter très cher au pcf. Mais toutes ces tractations étaient restées secrètes et ne furent dévoilées, en partie qu'après guerre.
Il a fallu attendre 1993 pour en connaître le fin mot grâce aux archives de Moscou.

 

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